Je vois la foule... j' entend parler autour de moi... je sens l'agitation naître rapidement ... je ressens les tensions qui se forment un peu plus à chaque fois que mon avocat forme une défense ... je n'ai aucune idée des arguments qu'il avance ... je ne fais qu'inspire ... expirer ... encore, je me concentre sur ma respiration. Mes poumons s'emplissent de vie, la rejette, et se renouvelle d'air précieux qui m' emplie de sentiments trop mélangés pour que je ne puisse en discerner ne serait-ce qu'un seul... Alors j'aperçois mon avocat me regarder avec un léger sourire angoissé, il me fait un hochement de tête encourageant, je vois ses lèvres s' ouvrir et se refermer, il formule une phrase à voix basse mais je n'en distingue pas la signification. Je vois toutes les têtes présentes se tourner vers l'arrière de la pièce, alors comme un mouton suivant le troupeau je fais de même, j' attend de comprendre la raison d'un tel acte. Et c'est à ce moment là que tout prends du sens, que je reprend possession de mes sens : j' entend à nouveau le brouhaha de la salle, mes jambes deviennent comme incontrôlables et s'agitent sans l'accord de mon cerveau. Ma tête bouillonne comme si trop d'ingrédients venaient d'être ajoutés en même temps alors je passe une main derrière ma nuque, comme lui le ferait !
Il est là, il avance sereinement, il m'adresse un léger sourire, sûrement pour m'encourager mais malgré ce geste je ne parviens pas à me calmer. Quel est le but de la démarche ? Pourquoi faire venir Jack à mon audience ? En quoi peut il par quelque moyen me disculper ? Pourquoi étaler ma vie devant tant de gens ?
Et à partir de là je me redresse, je le regarde, impassible, je l'écoute raconter comment nous nous sommes crashés un jour de Septembre au milieu de l'océan pacifique, comment j'ai ramené tous ces gens sur une île, comment j'ai sauvé des personnes en leur ramenant de la nourriture, en les soignant ... Jusque là tous ses mots ne sont que mensonge, mensonge total et d'un risque inconsidéré pour lui. Il a juré sur Dieu, sur la loi, il n'aurait pas du, je lui en veux, je lui en veux d'avoir fait un tel choix ! Pourquoi risquer de tout perdre pour avoir une infime chance de m'aider ?! Si je dois passer les prochaines années de ma vie derrière les barreaux je voudrais que lui soit à l'extérieur pour l'éduquer, pour éduquer Aaron. Pour lui dire que sa maman n'est pas une criminelle, pour lui dire que fuir n'est jamais une solution, pour lui enseigner qu'il faut donner plus qu'on ne veut en recevoir, pour lui faire comprendre qu'aimer est la seule solution pour survivre dans ce monde empli de haine, de ségrégation et d'horreurs en tout genre.
Mais je ne dis rien, je reste assise à l'écouter car je ne peux rien faire... jusqu'à ce qu'il change de propos. Il affirme avoir reçu de moi une aide précieuse, une aide sans laquelle il ne serait sûrement pas présent aujourd'hui... c'en est trop, je ne peux plus écouter ses mots gonflés d'un tel mensonge qu'ils sont sur le point d'éclater pour ne devenir que de flasques lettres sans significations. Je reprend contrôle de mes jambe et je me lève, la tête haute, et je l'interromps dans son récit si bien construit, si bien appris, si bien récité.
Tout s'intervertit alors, il ne doit plus tenter de me défendre mais de se défendre lui même alors que l'avocat de la partie adverse s'avance vers lui pour, sûrement, lui poser pleins de questions sur moi. Je crois bien que c'en est finit.
La femme s'approche de lui, elle avance doucement et le regarde simplement, quelque part je crois bien l'envier... Alors elle tourne légèrement la tête, et me jète un coup d'½il avant de se retourner vers Jack. Je sens qu'elle sait ce qu'elle fait, elle sait pertinemment ce qu'elle veut lui faire dire et elle risque bien d'y parvenir. Alors elle le regarde, silencieusement et finit par ouvrir la bouche pour lui poser une seule et unique question. La même question que je me suis posée à mainte reprise mais à laquelle je n'ai pu trouvé aucune réponse. « Do you love Miss Austen ?”.
Mon Coeur ne fait qu'un bond, il tremble, chavire, s'excite, tourne et retourne comme si l'on venait de me choquer. Alors mes mains se posent avec une extrême précision sur mes cuisses, j'étire mes doigts comme si cela suffisait à faire évacuer tout le stress. Je respire lentement, je le regarde, je le fixe même, il n'y a aucune raison pour que je détourne le regard. Il a juré sur Dieu, il se doit de dire la vérité, cependant il n'a fait que mentir depuis le début alors un de plus ou un de moins ... Seul lui peut savoir la réelle vérité à ce propos. Et tout à coup je ne veux plus savoir la réponse, cette question à laquelle j'ai cherché solution des mois durant devient trop équivoque. Non, pas devant tout ce monde, tu n'as pas le droit Jack, tu ne peux pas parler de tes sentiments devant une foule de personnes avides d'histoires impersonnelles. Jamais tu n'aurais du accepter de venir jusque là. Alors je sens que tout risque de changer, brutalement, si brutalement que je ne me sens pas prête à affronter ce bouleversement. Je te vois prêt à ouvrir la bouche, à prononcer ton jugement suprême. Tu me regarde et tu prononce ces quelques mots, si vils, si durs, si machiavéliques qu'ils m'en arrachent les tympans et toi la gorge. « No, not anymore ». Ma tête me brûle, elle redevient en ébullition, je ne peux arrêter ce surplus de sentiment qui est en train de sortir de moi pour s'étaler clairement devant la foule. Je me sens nue, sans vêtement, sans protection, sans rien derrière quoi je ne puis me cacher.
Alors je regarde mon avocat qui me tend le bras pour me faire lever. Intérieurement je pleure, ce n'est pas mon corps mais mon c½ur, ces larmes là ne se voient pas mais ce sont celles qui font le plus mal.

